TEXTE > LE SIGNE ET LE RÉCIT
Au premier regard, les estampes de Geneviève Laplanche s'affirment sur le papier comme des organismes vivants, ascensionnels, en expansion. Et de multiples profondeurs, surfaces, épaisseurs ou teintes différencient la texture graphique . Loin de se fixer , selon les vieilles lois de la technique, l'image est sans cesse en train de se faire. L'art de Geneviève Laplanche est de se jouer des roideurs de la gravure par l'impression libre et ses «échappées». Comme Michaux, elle dira qu'elle est «de ceux qui aiment le mouvement, le mouvement qui rompt l'inertie, qui embrouille les lignes, qui défait les alignements, me débarrasse des constructions. Mouvements, comme désobéissance, comme remaniement». Voilà qui reviendrait à une prise de position politique. Il faut de la révolte à l'homme, qui n'est pas un, qui peut être ici, être là, hier ou demain, et ses strates, comme parfois le son et l'image, ne se recouvrent pas. Mais dans le même temps, l'individu, autonome, irréductible, n'existe que dans la communauté des hommes. Ce pourrait être le sens de ce work in progress: feuilles lentement chargées de petits dessins à la faveur d'innombrables passages sous presse des plaques gravées (ici le bois, mais aussi, ailleurs, le plexiglas), de leur déplacements sur la surface, dirigés et tâtonnants, des réencrages et des variations de couleurs. Comme autant de touches - qui soudain prennent visage. Les amateurs de dessin ancien connaissent bien ces figures agiles et souvent appariées que Luca Cambiaso (1527-1585) traçait à l'encre en les facettant à l'instar de volumes «cubistes». Cette restitution géométriques des corps, parfois touchés de lavis pour faire voir la lumière, explorait poses et mouvements, hors de l'expression psychologique et du modelé. Il en fallait ici, avant la lettre, de plastische Gestaltung, selon le titre de Lissitzky (1923), pour mettre l'accent sur le signe et non sur l'illusion mimétique. Geneviève Laplanche ne pratique pas autrement. Les personnages allègres, plus chargés d'énergie que de gravité, qu'elle taille au trait avec une spontanéité tenue habituellement pour celle de la plume, s'associeront aux mots de marche, abattement, défense, attaque, élan triomphal - tropes d'une typologie sans fin, comme on la trouve sur telle feuille d'études pour une Crucifixion de Cambiaso (Milan, Ambrosiana). Ils n'en revêtent pas moins une généralité qui n'en fait ni des portraits, ni des reportages. Mais ils sont de l'ordre des «caractères» et des genres, puisqu'ils renvoient, de loin, à la lutte japonaise, à l'exercice, à la tauromachie (qui actuellement irrigue l'imaginaire de l'artiste). Sans en délivrer toutefois de représentation distinctive. Et esthétisée. Car c'est le «travail» du corps, dans sa présence dense et parfois lourde, que regarde Geneviève Laplanche, qu'elle capte dans sa gestuelle, qu'elle exhausse par la gestuelle. Ses figurines sont surtout des possibles de l'être, incarnés. En quelque sorte, elles appartiennent à ce que la rhétorique nommerait métonymie, soit le signe pour la chose signifiée. Offerte à l'œil vivant. C'est à partir de ces effigies dépouillées que la contemplation désirante déploie toutes les harmoniques du signe, unité de l'abstrait et du sensible, du signifiant et du signifié. «Les signes, note encore Michaux, me disent quelque chose. J'en ferais, mais un signe, c'est aussi un signal d'arrêt. Or je voudrais un continuum. Un continuum comme un murmure, qui ne finit pas, semblable à la vie, qui est ce qui nous continue, plus important que toute qualité». Là commence le récit. Latent dans les attitudes, les postures et les gestes, il se révèle (et tout à la fois, significativement, se brouille) dans le passage du singulier au pluriel. Le travail additif de l'impression, qui sonne l'entrée du temps, compose et (dé)construit. Les images isolées se mettent en route, se surimpriment, se colorent et s'infléchissent, surgissent du verso de la page pour se mêler (ou se soustraire) au tissu qui s'étend au recto. L'espace se peuple: «ce qui nous continue».
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